Médecine et Philosophie
Au coeur d’un laboratoire diagnostique médical
d’expertise de l’autisme
REVUE MÉDECINE ET PHILOSOPHIE
Christophe Hovine
RÉSUMÉ
Comprendre le fonctionnement du trouble du spectre autistique est certes complexe. Mais saisir la manière dont ce diagnostic
est posé, comment il est réfléchi et exposé, puis mis en corrélation avec les données scientifiques actuelles nécessite une
analyse immersive de cette mise en pratique. La « science en action » semble en effet se dérober à toute circonscription
théorique. C’est ainsi qu’en conservant une posture ethnographique dans un « laboratoire » d’expertise diagnostique médicale,
nous avons construit un modèle pragmatique susceptible de comprendre l’interpénétration fine entre le trouble du spectre
autistique, ses représentations sociales, et la position épistémique et expérimentale qui en découle.
MOTS-CLÉS ethnographie ; autisme ; sociologie
sujet normatif du soin est l’objet naturalisé de la science. Pour
mener à bien l’enquête sociologique que nous proposons (Latour,
2005), nous avons observé, pendant six mois, le fonctionnement
Introduction
social (Engel, 1977) des soignants d’un Dispositif Ressource
Le croisement des pratiques scientifiques et des explorations
Autismes français. En suivant la méthodologie sociologique de
subjectives fournissent des données importantes à la science
Groulx (1997), nous avons donc :
médicale. Les pathologies décrites dans le Manuel Diagnos-
pris en compte le contexte social établi entre soignants et
tique et Statistique des Troubles Mentaux dans sa cinquième
soignés
édition (DSM-5, Diagnostic and Statistical Manual of Mental
examiné la hiérarchisation et la complexité des processus
Disorders ; American Psychiatric Association, 2013) sont des
mis en jeu
entités cliniques. Leur nosographie s’appuie sur des paramètres
• recherché les écarts de représentation sociale.
sémiologiques. En parallèle, la recherche actuelle tente d’isoler
les marqueurs biologiques, morphologiques et fonctionnels per-
Nous avons donc étudié les relations tissées entre les différents
mettant d’asseoir la psychiatrie sur un socle positiviste. Ces
acteurs du Centre, plutôt que les individus isolés, dans une
recherches font par exemple partie du projet RDoC, pour Re-
approche constructiviste (Beaud et Weber, 1997).
search Domain Criteria, qui tente de délimiter les « unités
d’analyse » des marqueurs les plus objectifs. Différents niveaux
Accès au terrain
explicatifs de la sémiologie clinique doivent être pris en compte
Cette étude a été effectuée dans le cadre d’une observation du
dans le même temps (Micoulaud-Franchi et al., 2019). De la neu-
fonctionnement social des soignants d’un Dispositif Ressource
ropsychologie à la génétique, en passant par l’imagerie fonction-
Autismes (dont nous ne donnerons pas le nom, à la demande
nelle et l’immunologie, chacun de ces niveaux pourrait tenter de
du directeur du Centre). Les contacts ont été multipliés pour
résumer la phénoménologie de la personne autiste. L’aléatoire
mieux analyser le réseau et le fonctionnement de la structure
clinique et subjectif doit composer avec la science objective. Mais
d’accompagnement, et avoir accès aux principales personnes
ce n’est qu’à travers l’exploration de la synthèse de ces champs
présentant elles-mêmes des troubles du spectre de l’autisme.
que nous pourrons saisir le sujet (et l’aider) dans sa globalité. Le
Nous avons ainsi été accueilli au sein du service de consulta-
tion, d’évaluation et de prise en charge adapté du Centre Hos-
pitalier référent. Celui-ci accueille des sujets dont le diagnostic
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Christophe Hovine
Médecine et Philosophie
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d’autisme a été évoqué, et qui viennent alors obtenir un diag-
composantes semblent impactées dans le trouble du spectre de
nostic de certitude. Une évaluation globale, un suivi et une
l’autisme.
prise en charge adaptée et personnalisée fait suite à l’éventuel
diagnostic. À travers le point de vue de ce groupe homogène
« On a pu voir des adultes autistes s’étonner de la capacité d’autrui à
de soignants, nous avons tenté de comprendre comment se for-
« parler avec les yeux » : comment donc lire dans un sourcil haussé ? Comment
mait la représentation de l’autisme et les relations sociales au
mesurer le millimètre inférieur de paupière qui indique que celui-là exprime
sein du service. Des entretiens avec une dizaine de profession-
sa tristesse ? D’aucuns auraient pu affirmer qu’une ampoule allumée ou un
nels (psychiatres, psychologues, assistantes de service social,
coin de table pouvait être tout aussi intéressant qu’un regard. Ce qui est
infirmières, cadres) ont porté sur leur perception de la patholo-
décrit en sémiologie comme un « évitement du regard », peut alors être perçu
gie autistique et l’intrication de cette perception avec le récit
comme une difficulté à prendre en compte autrui : autrui est en effet empli de
du patient ou de la famille. Les observations et les entretiens
pensées, de croyances et de désirs inaccessibles pour la personne autiste. En
ont été réalisés afin de mettre en lumière la diversité des situ-
vérité, l’angoisse chez l’autiste ne relève pas d’une déformation de la réalité, qui
ations et les difficultés concrètes soulevées par la divergence
transformerait par exemple la souris en éléphant. Elle naît plutôt du fait du
nosologique, des définitions et des perceptions du trouble. Les
« monde imaginaire » qu’il créé contre son gré, transformant par exemple les
conflits en résultant chez les intervenants ont également été
souris blanches en imposants rats d’égout. » (la psychologue du Centre)
étudiés. L’observation in situ avait pour objectif de compren-
dre les pratiques et d’échapper aux raisonnements et catégories
Approche communicationnelle
a priori (Goffman, 1975). Dans cet article, ce sont essentielle-
ment les entretiens qui seront analysés. Nous observerons la
En terme de langage, la particularité du sujet porteur d’un trou-
représentation de la science médicale actuelle au sein de ce Cen-
ble du spectre de l’autisme porte sur la fonction pragmatique
tre. L’intérêt de cette première partie sera d’éclairer le lecteur
du langage que sur la production langagière (Bishop, 2014).
sur les connaissances actuelles de praticiens « experts » dans le
La fonction pragmatique correspond à l’usage approprié d’un
domaine. Autrement dit, nous verrons « ce que dit la science
moyen de communication, porteur de croyances, d’intentions,
aux praticiens », à ce sujet, et combien cette science est adaptée
et de sens, dans un but de socialisation. Par exemple, cette
à la réalité du trouble du spectre de l’autisme. Dans un second
instrumentation de la fonction pragmatique explique les
temps, nous verrons comment cette pratique s’applique au sein
difficultés dans l’attention conjointe : les gestes déclaratifs,
du Centre, et comment elle est déployée et adaptée par chaque
suscitant la communication, témoignent nécessairement d’un
praticien. L’ensemble du rapport sera émaillé de citations re-
accès à la connaissance de soi et de l’autre (Carpenter et
cueillis chez différents praticiens du Centre.
Tomasello, 2000).
« Ces mécanismes, inhérents à la fonction du langage, ne peuvent être
Approche sociale
séparés de paramètres sociaux complexes : quelles attitudes corporelles, quelle
La typologie du trouble social dans le spectre autistique se
proxémique, quels sens des priorités, quelle déduction et évaluation doit-on
fonde sur une différence dans l’ajustement interactif vis-à-vis
développer lorsqu’on produit un tel code ? Quelle intonation spécifique sera
des sujets neurotypiques (Tardif, 1997). Pour initier et maintenir
susceptible de modifier substantiellement la portée de la proposition verbale et
des interactions sociales, il faut faire porter des significations, et
de la syntagme ? D’ailleurs, la métaphore et la symbolique du langage peuvent
savoir donner un sens aux perceptions. L’information n’est pas
être énigmatiques pour la personne autiste. » (l’orthophoniste du Centre)
une donnée brute, mais socialement teintée. Cette remarque est
d’autant plus vraie pour les concepts et les autres abstractions.
Approche émotionnelle et socio-affective
Erving Goffman (1973) a longuement étudié l’ensemble de
codes nécessaires à la communication sociale. Les nuances
Les divergences de sensibilité et d’affirmation émotionnelle
subtiles exprimées à travers le regard, les gestes, les mimiques
peuvent être comprises comme des différences primaires
ou les postures sont des règles sociales implicites.
(Hobson, 2011), ou conçues comme étant secondaires à un
déficit plus global (Baron-Cohen, 1994). Au sein du laboratoire
« Il a fallu plus de quatre semaines de réflexion à un jeune adolescent pour
d’expertise diagnostique, nous retrouvons la mise en lumière de
mettre en place un tableau informatisé que son lycée lui demandait. Cette
ces variations interindividuelles en fonction des intervenants et
introspection intense lui a permis de saisir que la variation des chiffres dans le
des approches disciplinaires. Les représentations signifiantes,
tableau ne pouvait être saisie que d’une seule manière : par la couleur violette.
se traduisant par des émotions différentes chez la personne
Tout son intérêt s’est porté sur cette question, et sa satisfaction sur la réponse
porteuse d’un trouble du spectre de l’autisme par rapport
qu’il en donnait. Ce n’est pas du perfectionnisme. On pourrait dire que c’est
à celle de personnes dites « neurotypiques », sont plus ou
un trouble des fonctions exécutives. Celles-ci permettent notamment d’avoir
moins authentifiées en fonction des spécialités médicales et
une flexibilité mentale adaptée (savoir abandonner une tâche pour une autre
paramédicales.
plus « importante » - donc hiérarchiser les priorités). » (l’infirmière du Centre)
« Comme ici, combien d’enfants refusent de goûter aux aliments de couleur
Notons également que les difficultés sociales peuvent être
jaunes, car l’impact de la synesthésie leur fait se remémorer un souvenir
traduites, en neuropsychologie, par un ensemble de cinq
douloureux ? Combien n’ont pas pu aller à l’école à cause du contact du métal
composantes (de la cognition sociale) : la théorie de l’esprit
des chaises sur leurs avants-bras ? Combien encore sont descendus à ski sur
(parvenir à se mettre à la place d’autrui), le traitement des
un tibia brisé parce qu’ils ne savaient pas exprimer « convenablement » leur
informations émotionnelles, et le style attributionnel (teinter
douleur ? » (l’ergothérapeute du Centre)
une perception ou un événement de manière négative ou
positive, par exemple, en évitant les biais cognitifs, et attribuer
Quel que soit le modèle neuropsychologique utilisé,
les événements à des causes extérieures ou internes), ainsi que
l’oscillation autour de la « normale statistique » reste globale-
par les connaissances sociales et la perception sociale. Ces
ment la même (Carter et al., 1998). Au sein du Centre, différents
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modèles explicatifs tentent de résumer l’explication causale de
dont il s’est servi dans sa pratique antérieure, « remontent » parfois pour
la sémiologie perçue. Il peut s’agir : d’un déficit dans la théorie
expliciter des incompréhensions : mais il laisse bien entendre que la cause
de l’esprit, engendrant des défauts de communication et de la re-
freudienne ou lacanienne, très clairement, n’est pas en mesure d’aider le sujet
lation sociale ; d’une sensibilité sociale divergente ou irrégulière,
porteur d’un trouble du spectre de l’autisme. » (la secrétaire médicale du Centre)
rendant difficile l’expression signifiante ou la représentation
des codes ; d’anomalies sensorielles, avec une hyposensibilité
Il est nécessaire de rappeler que les explications organicistes,
de certains sens (par exemple du tact protopathique) et une
sans validité scientifique quelques dizaines d’années aupara-
hypersensibilité d’autres sens (par exemple le tact épicritique)
vant, avaient pour objet de favoriser l’exclusion de la folie et
témoignant d’une différence dans le filtrage des stimuli ; en-
le rejet de l’objet malade engagent la légitimité de la société.
fin, d’un trouble des fonctions exécutives, régulant par exemple
Inversement, la psychanalyse avait le mérite de proposer une
l’initiation de tâches, la planification, la flexibilité ou l’inhibition.
prise en charge concrète et humaniste (Schaeffer, 2010 ).
Les outils choisis pour réaliser ce nivellement sont issus des don-
nées neurocognitives (Mottron et Belleville, 1994). Il se pourrait
« C’est le modèle béhavioriste, offrant l’idée d’une « boite noire » inac-
que d’autres approches puissent être le vecteur d’autres visions
cessible à toute étude expérimentale, qui a permis de sortir de ce paradigme
de la personne porteuse d’un trouble du spectre, mais elles ne
analytique. Aujourd’hui, l’accumulation des connaissances autour des fonc-
sont pas discutées dans le laboratoire.
tions cognitives et cognitivo-sociales permet une caractérisation sensible de la
vie émotionnelle du sujet. L’Evidence Based Medicine est désormais compatible
avec une approche individualiste, car elle s’est affinée au point de percevoir
Uniformisation des représentations sociales
à quel endroit se situait l’aspect théorique, et en quel lieu il était possible de
Une uniformisation des représentations sociales se profile donc
retracer le contour des intersubjectivités. Il est ici permis de voir les bienfaits de
au sein d’une telle structure de soin. Les positions scien-
cette individualisation. » (le médecin-chef du Centre)
tifiques présentées dans la partie précédente sont soutenues
par l’intégralité des membres de l’équipe. Ils n’iront certes pas
Philosophie des représentations sociales dans le trou-
jusqu’à dire que le produit de leur représentation est l’autisme ;
ble du spectre de l’autisme
mais lorsque ces mêmes hypothèses de science sont uniformé-
ment épousées par le groupe social (Oriol, 1985), la représen-
Comme nous l’avons compris en évoquant le débat opposant les
tation de l’enfant autiste, tel qu’il se meut dans cet « environ-
tenants d’une approche neuroscientifique et des théories psych-
nement diagnostique », est intrinsèquement lié à ces présup-
analytiques, les représentations sociales s’inscrivent dans deux
posés. Deux implications en découlent :
paradigmes médicaux : le paradigme naturaliste et le paradigme
normativiste du soin (Aristote, I.2.1252b27). L’opposition appar-
La première est positive : une uniformisation des représen-
ente entre psychogenèse et organogenèse n’a plus beaucoup de
tations permet d’avancer dans la pratique du soin. Elle est
partenaires (Bedtke, 2012). Bien entendu, l’homme pense, agit,
nécessaire à la cohésion de la structure, de l’institution, mais
ressent et produit de l’existence. Il est une machinerie complexe
aussi des différents partenaires qui oeuvrent pour le bien
en relation avec son environnement. Le tissu interactif qui se créé
être du bénéficiaire. L’adoption d’une description unique
entre psychogenèse et organogenèse, et dont la dynamique com-
rend possible un langage commun, à la fois percutant et
mune est nécessaire à la compréhension mouvante de l’autisme,
efficace (Héran, 1987).
se déploie dans l’acceptation simultanée des différents discours.
La seconde impose d’ouvrir une discussion : cette fermeté
Chacun d’eux se situe à un niveau propre d’explication ; ils n’ont
peut entraîner des heurts entre soignants et chercheurs. En
pas la même portée en raison d’objectifs différents (Brink, 1989).
effet, la discussion avec les tenants d’une vision alternative
La question de la causalité est confiées aux neurosciences (Ra-
de la conception ontologique de la personne porteuse d’un
mus, 2011). Les approches humanistes tentent de comprendre la
trouble du spectre de l’autisme a été très singulière dans le
subjectivité du personnage en souffrance. Structurer le champ
paysage français. De nos jours, il semble qu’il y ait moins
où s’inscrivent les représentations sociales est nécessaire (Joyce,
matière à débat, ou du moins ce débat reste étouffé. Nous
2001). La communication entre soignants n’en serait que renfor-
allons aborder ce point par la suite (Hochmann, 2007).
cée. Cette communication est fondamentale dans l’établissement
Pour mieux comprendre la formation des représentations
des relations entre soignants de différents milieux. La notion de
sociales au sein du Centre, nous allons brièvement résumer
représentation sociale est basée sur la manière qu’un individu a
de manière critique l’histoire de l’autisme. En effet, le lourd
de créer son univers de croyances et d’idées. Elle véhicule un en-
malentendu de la psychanalyse ne peut être passé sous silence.
semble de croyances, de connaissances et d’opinions (Guimelli,
Les hypothèses de base de la psychanalyse permettaient
1999). Elle est produite pour interpréter la réalité en lui con-
une introspection des phénomènes inconscients. Mais il est
férant certaines significations (Jodelet, 1989). En ce qui concerne
apparu que l’autisme ne pouvait entièrement se réduire aux
l’autisme, nous pouvons observer ce que Goffman appelle la
processus de subjectivisation mis en jeu dans l’étude analytique.
création d’une « identité sociale virtuelle ». Les sujets « support-
Freud lui-même s’était déjà « heurté à la barrière synaptique »
ent » l’identité que la société leur assigne, et cette imprégnation
(Juignet, 2015). La naturalisation du trouble pourrait apporter
est assimilée par la personne : cette nouvelle identité peut être
des explications qui offrent des approches thérapeutiques
soutenante, stabilisatrice, et leur permet d’expliquer leur vie et
indépendantes des « fantasmes » de la structuration de l’esprit
de parer les éventualités de l’avenir. En fonction de sa récep-
que la psychanalyse transporte (Golse et Robel, 2009).
tion, elle peut également être subversive (Goffman, 1975). En
somme, ce que le sujet du soin comprend de ce qui lui est trans-
« C’est amusant de trouver, dans ce lieu à vocation de recherche
mis par le soignant va former la représentation de son propre
neuroscientifique, un médecin possédant une formation psychanalytique.
trouble. Les représentations de l’autisme témoignent en pratique
Il est clair qu’il n’est pas une
« couverture » utilisée par le service de
des constructions entre les processus de création cognitive et
soin. Ce médecin affirme lui-même que les conceptions psychanalytiques,
l’information apportée (Jodelet, 1989). La responsabilité de ce
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maniement doit faire se questionner les soignants sur leur posi-
il existe tout autant de représentations élaborées par des in-
tionnement. L’assignation implicite doit en effet être employé
dividus porteurs d’autisme. Pour Grandin (1992), l’autisme
avec une grande prudence (Herzlich, 1969). La représentation
« fait partie d’elle-même », c’est elle. L’acceptation de sa dif-
sociale du spectre autistique comporte un noyau solide. Le
férence sociale se fait par intériorisation. Williams (1996), par
noyau d’une représentation est constitué de critères stables et
contre, préférera considérer l’autisme comme extérieur à elle-
spécifiques. C’est à partir de ce noyau qu’historiquement le
même, dans la mesure où cette entité lui cause des difficultés
concept qu’il décrit se fabrique au cours du temps. Et pour
pour s’intégrer en société. L’acceptation se fait par extériorisa-
aller plus loin, dans l’avenir, c’est la propagation de ce noyau
tion. Enfin, Sinclair (1993) va parler de l’autisme comme d’une
qui va orienter la perception de la société sur la question de
manière d’être, certes envahissante, mais teintant toute expéri-
l’autisme. Le laboratoire clinique que constitue le Centre in-
ence, émotion ou pensée. Il revendiquera cette différence comme
cube et nourrit les représentations de l’avenir, du moins dans la
un statut existentiel à part entière. Il va de soi qu’élaborer un
gamme d’entités dont il s’occupe et dans l’espace géographique
noyau représentatif commun aux personnes autistes et à la pop-
qu’il exploite. À ce stade, il pourrait être convenable d’affirmer
ulation générale (comprenant les praticiens) est une exigence
que les approches neuropsychologiques alimenteront le regard
tout aussi primordiale qu’épineuse. Cet effort de traduction
d’une partie de la société sur l’autisme (Wolff et al., 2009). La bi-
est cependant visible au sein du Centre qui cherche à penser la
enveillance s’impose concernant la représentation sociale portée
différence. Cette dernière peut être conçue par les bénéficiaires
par cette « pépinière » des savoirs spécifiques. Le regard des
comme un moyen privilégié pour surmonter les problématiques
soignants de ce lieu n’est-il véritablement tourné que dans une
sociales ; elle est envisagée par les soignants comme correction
seule et même direction ? La réalité ethnologique, telle qu’elle
d’un décalage naturel par rapport à la société, et comme vec-
peut être perçue plus finement dans cet « atelier de représenta-
trice d’espoir. D’ailleurs, sans cette vision commune, la prise en
tions », semble faite d’un enchevêtrement de complexités. L’acte
charge pourrait passer pour un assistanat forcé (Gerland, 2000).
de synthèse des facettes subjective et positiviste des sujets de
Ainsi, le discours actuel (qu’il soit neurocognitif ou non) soutient
soin demande de se placer dans la position du chirurgien qui,
l’essor d’une redéfinition de l’autisme, conçu comme différence
ouvrant délicatement les couches successives de l’organisme,
et non comme trouble (Chamak, 2004). Cette différence, fon-
fige les écoulements issus de la dissociation qu’il provoque. De
damentalement ancrée dans l’ontogenèse de l’être humain en
même, il existe de nombreuses « strates » de l’autisme, c’est-à-
constitution et révélé précocement dès la première apparition
dire différents récits disponibles pour cerner ce sujet. Il existe
au monde, a permis la constitution de l’autre paradigme perme-
autant « d’autismes » que ne peut le permettre la diversité des
ttant de penser l’environnement (Grandin, 1992). En pratique, le
individus. Cette diversité pénètre de manière différente les
fait que la notion de variation prédomine sur le concept de dé-
familles, le contexte social, le praticien lors d’un entretien, ou
viance à la norme renvoie à un paradoxe. D’un côté, un discours
le sujet, pris lui-même dans cet entrelacs pluralistes de contro-
sur le dysfonctionnement mental est décrit dans un processus
verses. Au-delà des représentations, le sujet est « renvoyé » au
de naturalisation du trouble. De l’autre, une insistance sur la
soignant et à l’environnement, avec toute son humanité. La
distinction qualitative s’affirme, demandant à ce que l’altérité
représentation catégorise et apporte du sens. Au sein du Cen-
soit respectée. Cette dernière position se fonde sur l’absence
tre, une fois que le diagnostic est posé, la vie de la personne
de normativité sociale. Derrière cet enjeu, on retrouve le dé-
concernée va basculer. La nouvelle assignation fait que son exis-
bat, précédemment cité, opposant la philosophie normativiste
tence prend sens, lors de cette transition de rôle (Jaujard, 2011).
et naturaliste. N’est-ce pas alors vers des auteurs réconciliant
Il n’existe pas de continuum entre la typicité normative et la
ces visions, par exemple autour d’une théorie de l’action, qu’il
diversité retrouvée dans le spectre du trouble de l’autisme. La
convient de se tourner (Nordenfelt, 2018) ? À cette inclusion du
notion de continuum s’étend en une seule dimension, celle de
spectre de l’autisme dans une perspective qui n’appartient ni
spectre ouvre sur une seconde dimension, ajoutant à l’intensité
au pur naturalisme, ni au normativisme, nous pourrions pro-
quantitative du trouble la valeur qualitative des compétences
poser une carte botanique, ou zoologique. Comme l’historien
amplement variables.
qui reconstruit le passé, le botaniste et le zoologiste adoptent une
« Le pluriel est utilisé dans la dénomination du Centre : le Dispositif
démarche herméneutique. Ils cherchent à expliquer. Ils saisis-
Ressource Autismes. D’un côté, il existe en effet des personnes autistes dont
sent ce qui se cache sous le fait, à l’état de nature. C’est à travers
la maitrise primitive des fonctions instinctuelles est impossible, pouvant aller
une méthodologie de ce type que nous avons repéré comment se
jusqu’à une incapacité à maitriser la voix, des gestes, ou les sphincters. Seule
construisait la perception de la personne autiste lorsqu’il rencon-
la communication facilitée a permis une ouverture sur l’intense dissertation
trait un environnement médical diagnostique. Les approches
intérieure qui se déroulait derrière ces enveloppes (Gepner, 2001). Les crises
neurocognitives permettent d’orienter les praticiens dans une
d’agressivité peuvent faire partie de cette difficulté à se relier au monde (Sellin,
direction commune. Au centre de cette thématique, les représen-
1994), potentiellement aggravées par les débordements générés par la surstim-
tations de chacun et les réflexions qui en découlent servent de
ulation. D’un autre côté, on retrouve à travers l’ancienne dénomination
support pour véhiculer une image cohérente du spectre autis-
d’autisme d’Asperger des jeunes adultes qui se « suradaptent » à leur environ-
tique. L’analyse épistémologique nous offre un cadre d’étude
nement, utilisant des outils et des méthodes de partages sociaux suffisamment
pertinent : en immersion dans la « science en mouvement », il est
fins pour « passer inaperçus » au quotidien. La souffrance de l’inadaptation
alors possible de repérer les contraintes et les pressions qui s’y
naturelle persiste. Quand les causes de cette « différence » sont explicitées dans
développent, y sont étouffées, y sont banalisées ou abandonnées
ce centre, la douleur se révèle parfois brutalement. » (le cadre supérieur du
Centre)
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Conclusion
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Les représentations sociales qui ont été discutées précédemment
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