Brève présentation de l’autisme
REVUE MÉDECINE ET PHILOSOPHIE
Christophe Gauld. Brice Poreau
RÉSUMÉ
A l’ordre du jour, on retrouve régulièrement des discussions portant sur une supposée augmentation de la prévalence de
l’autisme. Il est communément admis que les désordres de l’autisme, compris comme spectre et non comme simple continuum
(c’est-à-dire s’étendant sur un repère orthonormé et non seulement sur un axe bidimensionnel), touchent une personne sur 150.
Devant cette « hausse » actuelle, il s’agit, bien entendu, de tenir compte d’une sensibilisation plus performante qu’autrefois
du public et du corps médical. Cependant, la question des facteurs de risque (par exemple environnementaux) ne peut être
définitivement mise de côté, et pourra ainsi être discutée par la suite. On peut tenter d’affirmer que la perception du monde
par la personne autiste va être différente de celle de la population générale, et qu’il devra alors déployer d’autres efforts pour
tenter de comprendre son environnement, ou du moins pour s’ajuster, et vivre avec le corps social. Par exemple, le manque de
connaissances sociales, l’éventuelle difficulté à projeter ses intentions dans les intentions d’autrui ou à saisir ses émotions,
seront à même de générer une éventuelle détresse psychologique. Ce que le monde a de plus commun pour une personne
n’entrant pas dans ce spectre va pouvoir être teinté de violence pour une personne autiste, engendrant différentes réactions
comportementales témoignant de la verbalisation de son angoisse. L’éviction du monde social qui en résultera sera susceptible
d’ajouter à l’isolement et aux troubles qu’elle connaissait déjà.
Des interventions
Les familles sont interpellées pour que soit apporté ce qu’il y a
de meilleur pour leur enfant, et l’engouement des chercheurs
s’engageant sur de nouvelles pistes est constamment renouvelé.
Les réponses ne sont pas décisives, et les perspectives ne cessent
de s’ouvrir. Ces aspects seront certes repris dans le cours des
articles qui suivront. Mais la discussion s’attachera également
à retravailler ces thèmes pour construire une réflexion sortant
du cadre des troubles du spectre de l’autisme. Nous pourrons
ainsi voir qu’il est possible de s’appuyer sur cette condition,
qui constitue une identité à part entière, pour aborder le sujet
avec les outils de l’épistémologie, de la philosophie réflexive,
voire ontologique, proposant alors des variations étonnantes et
prometteuses autour des notions clefs de l’autisme.
Brève histoire de l’autisme
L’introduction sur l’autisme chez l’enfant, dans le DSM 5 (APA
2013), commence ainsi « L’histoire de l’entité diagnostique nom-
mée ‘autisme’ pourrait constituer une bonne série dramatique
sur la plateforme Netflix » . En effet, les controverses n’ont cessé
de fuser ces cinquante dernières années, tant au niveau du diag-
nostic que de la prise en charge. Secoué par la communauté de
pairs ou soutenu par les médias, l’univers socio-médico-éducatif
s’intéressant à la personne autiste a oscillé entres différentes
tentatives, rapprochements, fuites et rencontres. Dans les obser-
vations de Kanner datant de 1943, l’auteur a cerné les grandes
dimensions qui sont encore décrites aujourd’hui dans l’autisme.
Langage social, difficultés dans l’échange conversationnel, in-
térêt particulier pour certains objets et désintérêt pour les vis-
ages. . . ces signes sont retrouvés dans les classifications actuelles.
L’idée du spectre n’était pas encore présentée, mais l’architecture
de base était déjà là. Un an plus tard, c’est Asperger qui publiera
ses observations sur des enfants autistes, qui présentaient un
bon niveau intellectuel et une intégration sociale satisfaisante.
Dans ses descriptions, l’auteur formule un large ensemble de
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critères communs avec les analyses originales de Kanner, sans
que les deux médecins ne se soient rencontrés, et sans qu’ils
n’aient entendu parler des travaux de l’un ou de l’autre. Il est in-
téressant de noter qu’Asperger introduira la notion d’empathie.
Celle-ci continue actuellement d’être discutée, notamment par
le biais des déficits dans la reconnaissance des émotions que
présentent les personnes autistes, qui passent par un trouble
de la théorie de l’esprit (la capacité à inférer les pensées et les
émotions d’autrui , dite « chaude » dans le cas de l’empathie).
Ces points s’accordent ainsi également avec les signes retrou-
vés actuellement dans notre définition des troubles du spec-
tre autistique. Le coup de théâtre ne se fera pourtant qu’en
1981, lorsque Lorna Wing fera sortir de l’oubli Les pathologies
autistiques pendant l’enfance, l’ouvrage clef d’Asperger. C’est
en 1980 qu’apparaissait la notion de « trouble envahissant du
développement », avec la parution du DSM-III par l’Association
Américaine de Psychiatrie (APA, 1980), qui différencie ainsi
l’autisme de la réaction schizophrénique de type infantile. Il
sera décrit comme faisant partie d’anomalies qualitatives du
fonctionnement intellectuel, moteur, social et langagier. Le car-
actère envahissant du trouble est justifié par sa propension à
atteindre différentes sphères, et notamment celle du développe-
ment cognitif.
Thérapeutiques
Bien que le cadre strict du spectre autistique présente des varia-
tions au fil de l’évolution des classifications et des nosographies,
par la validité et la distinction diagnostique qu’elles engendrent,
ces descriptions originelles continuent de faire foi par la force in-
tuitive des propositions de ces premiers auteurs. Ainsi, l’autisme
a longtemps été une maladie de la parentalité défectueuse. Face
à ces « mères réfrigérantes », comme elles ont alors été nommées
(Malott, 2004), une « parentectomie » a autrefois été préconisée,
permettant au jeune enfant précocement diagnostiqué d’être
élevé dans un foyer lui fournissant les stimulations nécessaires
à un développement adéquat. L’agression que la mère, bour-
reau social, imposait à son enfant devait être corrigée par une
schize pseudo-chirurgicale de leur lien. La réalité est en fait plus
composite. Sans nier que certains thérapeutes ont revendiqué
l’inclusion de l’autisme dans l’enveloppe du trouble psychogéné-
tique, les pratiques ne sont peut être pas aussi dogmatiques et
généralisantes que ce que veut bien en dire l’histoire. Du moins,
il y a eu un travail plus discret, également créé au sein du courant
psychanalytique, qui s’est attaché à travailler avec la famille,
certes sans s’attacher à exiger la légitimité de déterminer les
facteurs de l’autisme, mais proposant une voie d’amélioration
globale par un approche herméneutique interprétative. De plus,
cette première démarche de séparation avait au moins le mérite
de porter son regard sur une approche encourageante, emplie
d’espoir : l’enfant n’était plus à mettre à l’écart, à « corriger dans
ses torts », comme cela avait été le cas avec les jeunes personnes
autistes incomprises par le passé. On apprenait alors à recon-
naitre combien son entourage pouvait être amélioré. Dans un
univers où la science n’avait pas encore d’avis critique, ces ap-
proches permettaient de faciliter leur prise en charge. Toutefois,
les connaissances apportées aujourd’hui par l’ensemble des dis-
ciplines et des pratiques convergent pour affirmer que le trouble
du spectre autistique est la résultante d’une pathologie neuro-
développementale. Nous nous appuierons partiellement sur ces
dernières données pour entamer une discussion plus globale au-
tour de l’épistémologie, de la philologie, et de l’herméneutique
du spectre autistique. Quel que soit le niveau de compréhension
sur lequel on veut bien se placer, il y a une altération physique,
chimique, biologique, neuronale, de connectivité, de traitement
de l’information. Ces approches ne font en rien renoncer à
entreprendre des démarches psychologiques, humanistes, bien-
veillantes et penchées sur la qualité de vie de la personne autiste
et de son entourage.
Présentation médicale théorique
Le DSM 5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disor-
ders / Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux
/ American Psychiatric Association 2013) est la classification la
plus utilisée, avec la CIM 11 (Classification Internationale des
Maladies / International Classification of Diseases (ICD-11) /
Organisation Mondiale de la Santé, 2018) par les professionnels
de la santé, concernant le diagnostic et la prise en charge des
troubles et particularités psychiatriques.
Alors que le DSM-IV-TR, publié en 1994, définissait l’autisme
comme un « trouble envahissant du développement » (TED),
le DSM 5 a remplacé la terminologie par le terme « trouble du
spectre autistique » (TSA). De plus, l’autisme dans le DSM-IV-
TR était caractérisé par une triade de critères :
Les troubles de la réciprocité sociale
Les troubles du langage et de la communication
Un répertoire d’intérêts et d’activités restreint et répétitif.
Alors que dans le DSM-5, seules deux catégories de symptômes
subsistent :
Les troubles de la communication sociale
Des comportements restreints et répétitifs.
Voici donc les critères diagnostiques du trouble du spectre
autistique dans le DSM 5 (traduction libre) :
A. Persistance des difficultés dans la communication et
l’interaction sociales dans des contextes multiples, se mani-
festant ou s’étant manifestés ainsi : Déficits dans la réciproc-
ité socio-émotionnelle ; Déficits dans les comportements de
communication non-verbale, utilisés pour les interactions
sociales ; Déficits dans le développement, le maintien et la
compréhension des relations.
B. Répertoire de comportements, d’intérêts ou d’activités re-
streint et répétitif, qui se sont manifestés ou se manifestent
par au moins deux de ces critères : Mouvements moteurs,
utilisation d’objets ou vocalisation stéréotypés ou répétitifs
; Insistance sur la similitude, adhérence inflexible à la rou-
tine ou schémas ritualisés de comportementsverbaux ou
non-verbaux ; Intérêts très restreints et figés avec un degré
anormal d’intensité et de focalisation. Réaction inhabituelle
aux stimuli sensoriels ou intérêt inhabituel pour les aspects
sensoriels de l’environnement.
C. Les symptômes doivent être présents dès la période
précoce de développement (mais peuvent se manifester
pleinement uniquement lorsque les capacités d’adaptation,
limitées, ne permettront plus de répondre aux exigences
sociales, ou bien être masquées, plus tard dans le développe-
ment, par des stratégies acquises).
D. Les symptômes entraînent des déficits importants, du
point de vue clinique, dans le domaine social, professionnel
ou dans d’autres domaines de fonctionnement.
E. Il est nécessaire que le trouble du développement intel-
lectuel, ou un retard général du développement, ne justi-
fient pas mieux ces troubles.
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