Médecine et Philosophie
Du romantisme et de l’autisme au XXIième siècle
REVUE MÉDECINE ET PHILOSOPHIE
Aloïs Joly
Université Lyon 1
RÉSUMÉ
Les maladies romantiques du XIXième siècle présentent des caractéristiques globalement similaires à celles que nous
retrouvons au XXIième siècle : le trouble du spectre de l’autisme supporte une conception de ce type, ancrée dans les valeurs
de la société, tout en rappelant en même temps combien cette marque du temps laisse une empreinte difficile à appréhender
pour ceux qui la vivent.
MOTS-CLÉS : romantisme ; représentation ; fait social.
Introduction
Il n’est plus à prouver que l’autisme est à la mode : c’est le thème
de cette première édition de la revue en témoignent égale-
ment le nombre de tirages Folio des textes de Schovanec (2012),
les bandes dessinées (par exemple, Les petites victoires ; Roy,
2017), les interviews radio, les mille raisons qui popularisent
une pathologie jusqu’ici méconnue, évoquant un mathématicien
muet dans un film pluvieux ou une affection profonde handica-
pante, et qui témoignent de l’attention particulière de la société
pour les Troubles du Spectre de l’Autisme (TSA).
Une « affection des préjugés »
Certes : les clichés ont la vie dure ; on entend encore des propo-
sitions de soin « médicamenteux », et de la part de certains
professionnels selon lesquels il s’agit d’une psychopathologie à
mi-chemin entre la « feinte parfaite » et la « folie inclassable ». Le
préjugé de « l’autiste-génie » demeure tout autant que celui du
« se balance d’avant en arrière en gémissant à la vue des pous-
sières ». C’est cette affection des préjugés qui est intéressante : la
popularité qu’il a dans les conversations est à rapprocher de la
pathologie oncologique : le cancer n’est pas la pire des maladies,
mais c’est celle qui impose le plus de respect (Ogien, 2018) ; de
même, l’autisme n’est pas la pire des pathologies, mais c’est celle
qui fascine le plus. La société moderne appelle à ce que chacun
ait une expérience de l’autisme, de près ou de loin, du cousin
au film, du témoignage radio au reportage télévisé, comme on a
tous connu un cancer, de près ou de loin...
Romantisme et Autisme
C’est la mode de la fascination pour ce triptyque : cancer -
autisme - dyslexie les maladies romantiques du XXIième
siècle pourquoi seraient-elles dites romantiques ? Parce
qu’elles regroupent presque tous les clichés qu’on peut attendre
de Lord Byron au XIXième : il est solitaire, coupé du monde
extérieur, comme engagé dans des causes extérieures ; pour-
tant il est un génie, et même (preuve immense si c’en est une)
il est incompris la société l’a mis à part, sur conjuration de
personnes sûres ; le grand romantique possède son langage-
propre, idiosyncrasique, qui sert à l’expression de sa sensibilité,
farouchement différente de celle de quiconque. D’autant plus
qu’il possède sans aucun doute une hypersensibilité ; l’usage
de néologismes est aussi nécessaire à l’expression de la nou-
velle réalité du monde dans lequel il vit, forcément différente
de celle de la plèbe (Byron, 1860). Alors, parle-t-on de Byron
ou des traits autistiques ? C’est cette confusion qui prouve le
mélange — le TSA est romantique parce qu’on lui a donné les
caractéristiques des grands poètes anglais, au risque d’oublier
les caractéristiques propres de la pathologie.
Conclusion
Les TSA sont donc fondés sur le tryptique sacré du romantisme :
abnégation, solitude, et condamnation à vie (Girard, 2014).
Certes, pour les professionnels de santé, ces rapprochements
peuvent paraître abstraits ; pourtant, ils véhiculent l’essentiel
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des clichés que la médiatisation des TSA apporte. Ils permet-
tent à quiconque, en se fondant sur sa pensée du romantisme
actuel, de comprendre ce qu’est la médecine actuelle, devenue
suffisamment complexe pour que l’on hésite entre la fascina-
tion qu’elle apporte dans ses soins et la déception liée à son
absence d’omnipotence. Si les TSA, cancers et dyslexies sont
juxtaposables, ce n’est peut-être que parce qu’ils ont été saisis
par la société du XXIième dans le but d’expliquer la faillite de la
médecine, qui se présente comme toute-puissante et pourtant
demeure incompréhensible.
RÉFÉRENCES
Byron, G.G.B.B. and Scott, W., 1860. The poetical works of Lord
Byron. J. Murray.
Girard, R., 2014. Mensonge romantique et vérité romanesque.
Grasset.
Ogien, R. 2018. Mes mille et une nuits. Paris, Le Livre de Poche.
Roy Y., 2017. Les petites victoires. Paris, Rue de Sevres.
Schovanec, J., 2012. Je suis à l’Est!: Savant et autiste, un té-
moignage unique. Paris, Plon.
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