Médecine et Philosophie
Paroles
REVUE MÉDECINE ET PHILOSOPHIE
Josef Schovanec
Auteur
« Medice, cura te ipsum » : à peu de variations près, de l’univers
grec des Evangiles au monde hébraïque du Talmud, la maxime
latine représentait bien plus qu’une interjection d’irrision : à
l’heure du déploiement de la première science ainsi que du
proême de la rationalité moderne, elle portait au langage un
trait fondamental sur le point de se muer en contradiction du
médecin de l’ancien monde, à savoir sa propre marginalité.
De nos jours, en une époque certes minée par le doute bien que
porteuse encore de l’héritage glorieux des décennies positivistes,
on peine à concevoir sous la figure du médecin autre chose
que l’incarnation même de la science, de la sapience, somme
toute de l’excellence humaine. L’acte médical, dès lors, ne
saurait avoir d’autre horizon que la rencontre asymétrique entre
l’acmé des conquêtes de l’esprit humain et, de l’autre côté, le
malade, le patient en souffrance, dont l’exclusion n’est tempérée,
acceptable, qu’en ce qu’elle soit appelée à prendre fin dès son
acceptation de la prééminence de la norme.
Assurément, souventefois le passage des années nullement
ne fait venir à jubé les apophtegmes des temps révolus : de
nos jours encore, les quolibets populaires, de ceux que nul
n’oserait déclamer sur la place publique de peur de perdre face,
soulignent l’étrange parenté entre médecins et anciens internes
en psychiatrie d’une part et, d’autre part, les personnes dont les
premiers ont la charge, les internes étant tenus de porter blouse
blanche afin de ne pas être confondus, grâce à ce seul détail
vestimentaire, avec les internés du même lieu.
D’autres facteurs, autrement plus dirimants que les susdites
gaudisseries, incitent à repenser ce que fut l’ancien ordre
cosmique, celui qui unissait patient et médecin par leur com-
mune bizarrerie. Qu’ils eussent été, selon l’actuelle taxonomie,
autistes ou porteur de telle psychose, chamanes, guérisseurs
et psychanalystes de l’âge classique devaient détenir, dans
la mesure du possible, au moins un stigmate, un facteur
d’exclusion que l’on songe à la réticence de Freud envers le
bien trop normal Jung, lequel dut donc découvrir en lui et hors
de lui les plus étranges des mondes afin de devenir ce qu’il
devait être.
Dès lors, plutôt que d’être une procédure de guérison d’un
malade, la médecine était une association, au sens actif du
terme, de marginaux, l’un accepté par la société voire sa pierre
angulaire, l’autre la pierre rejetée par les bâtisseurs. Que ceux
qui s’indignent de la crédulité des ignorants envers leurs
thaumaturges mesurent leur propre erreur : par ses rituels en
effet, le thaumaturge supposé, loin de supprimer l’anormal
par une guérison, faisait advenir un lien entre le phénomène
dérangeant et ce que la société tenait pour ordre. Entre, bien
souvent, le monde des mortels et les orbes cosmiques – ne dit-on
pas que la famille la plus illustre de toutes, celle du prince des
médecins lui-même, Hippocrate, d’ascendance divine, frappée
de mille traits déroutants, faisait pont avec l’au-delà de nos si
brèves vies ?
En vérité, ce refoulé de la médecine, ces racines de l’anormal,
interpellent bien plus que les amateurs de Clio, de la muse de
l’Histoire : bien plutôt, les soubresauts chthoniens de l’infirme
Héphaïstos dont on voulut faire disparaître la silhouette
difforme, pareils au sang versé d’Abel, portent le cri millénaire
de justice. A nous autres d’extrême-occident de donner, par le
bras de Thémis, au forgeron handicapé sa place sur l’agora et,
partant, devant les fours desquels son génie des siècles à venir
fera surgir les merveilles.
Aux Mascareignes, le 8 avril 2019.
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